Le livre et la théière

Un blog sur deux de mes passions: la littérature et le thé!!

05 novembre 2009

Vargas

''- Ce ne sont que des mots. Des mots. Ca n'a jamais tué personne. Ca se saurait.

- Mais ça se sait, Le Guern. Les mots ont toujours tué, au contraire.

- Depuis quand?

- Depuis que quelqu'un crie ''A mort!'' et que la foule le pend. Depuis toujours.''

dans Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas

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20 octobre 2009

Cocteau

Le Sphinx:

Inutile de fermer les yeux, de détourner la tête. Car ce n’est ni par le chant, ni par le regard que j’opère. Mais, plus adroit qu’un aveugle, plus rapide que le filet des gladiateurs, plus subtil que la foudre, plus raide qu’un cocher, plus lourd qu’une vache, plus sage qu’un élève tirant la langue sur des chiffres, plus gréé, plus voilé, plus ancré, plus bercé qu’un navire, plus incorruptible qu’un juge, plus vorace que les insectes, plus sanguinaire que les oiseaux, plus nocturne qu’un œuf, plus ingénieux que les bourreaux d’Asie, plus fourbe que le cœur, plus désinvolte qu’une main qui triche, plus fatal que les astres, plus attentif que le serpent qui humecte sa proie de salive ; je sécrète, je tire de moi, je lâche, je dévide, je déroule, j’enroule de telle sorte qu’il me suffira de vouloir ces noeuds pour les faire et d’y penser pour les tendre ou pour les détendre ; si mince qu’il t’échappe, si souple que tu t’imagineras être victime de quelque poison, si dur qu’une maladresse de ma part t’amputerait, si tendu qu’un archet obtiendrait entre nous une plainte céleste ; bouclé comme la mer, la colonne, la rose, musclé comme la pieuvre, machiné comme les décors du rêve, invisible surtout, invisible et majestueux comme la circulation du sang des statues, un fil qui te ligote avec la volubilité des arabesques folles du miel qui tombe sur du miel.

Œdipe:

Lâche-moi!

Le Sphinx:

Et je parle, et je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue et dénoue et renoue, retenant les moindres nœuds qu’il me faudra te dénouer ensuite sous peine de mort ; et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, j’hésite, je corrige, enchevêtre, désenchevêtre, délace, entrelace, repars ; et j’ajuste, j’agglutine, je garrotte, je sangle, j’entrave, j’accumule, jusqu’à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d’un seul reptile dont la moindre respiration coupe la tienne et te rende pareil au bras inerte sur lequel un dormeur s’est endormi.

Oedipe:

Laisse-moi! Grâce!

dans La machine infernale, de Jean Cocteau

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London

''De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapin s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s'accouder les uns aux autres, noirs et fatidiques dans le jour qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que la pensée s'enfuyait, devant elle, au-delà même de la tristesse. Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le sarcasme de l'Eternité devant la futilité de l'existence et les vains efforts de notre être. C'était le Wild, le Wild farouche, glacé jusqu'au coeur, de la terre du Nord.''

Les premières phrases de Croc-Blanc, de Jack London

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London

''Mais il lui semblait que dans cette histoire, quelque chose choquait son sens de la beauté et de la vie. Il ne pouvait arriver à trouver une raison suffisante à la vie de privation et de misère de M. Butler. Qu'il l'ait fait pour l'amour d'une femme ou d'un idéal de perfection aurait été compréhensible. ''L'amant fou d'amour'' fait n'importe quoi pour un baiser, mais non pour trente mille dollars par an. Réflexion faite, la carrière de M. Butler ne le satisfaisait pas. Elle avait quelque chose de mesquin, après tout! C'est très joli, trente mille dollars par an... mais la dyspepsie et l'incapacité d'être heureux leur enlèvent beaucoup de valeur.

Il essaya d'expliquer tout ceci à Ruth, la mécontenta et la persuada plus que jamais de la nécessité d'un remodelage complet. Elle avait une de ces mentalités comme il y en a tant, qui sont persuadées que leurs croyances, leurs sentiments et leurs opinions sont les seules bonnes et que les gens qui pensent différemment ne sont que des malheureux dignes de pitié. C'est cette même mentalité qui de nos jours produit le missionnaire qui s'en va au bout du monde pour substituer son propre Dieu aux autres dieux. A Ruth, elle donnait le désir de former cet homme d'une essence différente, à l'image de banalités qui l'entouraient et lui ressemblaient.''

dans Martin Eden, de Jack London

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(Voilier sur le Bodensee, de Artetcharme sur Zyeuter)

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19 octobre 2009

Shakespeare

Hamlet:

Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio,

Que ce qu'en peut rêver notre philosophie. Mais bon,

Ici comme avant, jamais, Dieu vous vienne en aide,

Quelque étrange et bizarre que soit mon attitude

Vu qu'il se peut qu'ensuite il me paraisse bon

D'endosser le naturel d'un fol

N'allez jamais, à me voir en pareil moment,

Croiser ainsi les bras, secouer ainsi la tête,

Ou par des expressions pleines d'incertitude,

Comme ''Bah! On sait.'', ''On pourrait si l'on voulait''

Ou ''Si l'on tenait à parler'' ''D'aucuns, si on les laissait''

Ou autres propos ambigus, laisser paraître

Que vous en savez long sur moi... n'en faites rien,

A toute extrémité grâce et pitié vous aident, jurez.

Le spectre (sous la scène) :

Jurez.

Hamlet Acte I Scène 5

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17 octobre 2009

Dostoievski

— Tu es peut-être toi-même un franc-maçon, laissa échapper soudain Aliocha. Tu ne crois pas en Dieu, ajouta-t-il avec une profonde tristesse. Il lui avait semblé, en outre, que son frère le regardait d’un air railleur. Comment finit ton poème ? reprit-il, les yeux baissés. Est-ce là tout ?

— Non, voilà comment je voulais le terminer : L’inquisiteur se tait, il attend un moment la réponse du Prisonnier. Son silence lui pèse. Le Captif l’a écouté tout le temps en le fixant de son pénétrant et calme regard, visiblement décidé à ne pas lui répondre. Le vieillard voudrait qu’il lui dît quelque chose, fût-ce des paroles amères et terribles. Tout à coup, le Prisonnier s’approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C’est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent ; il va à la porte, l’ouvre et dit « Va-t’en et ne reviens plus… plus jamais ! » Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. Le Prisonnier s’en va.

— Et le vieillard ?

— Le baiser lui brûle le cœur, mais il persiste dans son idée.

— Et tu es avec lui, toi aussi ! s’écria amèrement Aliocha.

— Quelle absurdité, Aliocha ! Ce n’est qu’un poème dénué de sens, l’œuvre d’un blanc-bec d’étudiant qui n’a jamais fait de vers. Penses-tu que je veuille me joindre aux Jésuites, à ceux qui ont corrigé son œuvre ? Eh, Seigneur, que m’importe ! je te l’ai déjà dit ; que j’atteigne mes trente ans et puis je briserai ma coupe.

— Et les tendres pousses, les tombes chères, le ciel bleu, la femme aimée ? Comment vivras-tu, quel sera ton amour pour eux ? s’exclama Aliocha avec douleur. Peut-on vivre avec tant d’enfer au cœur et dans la tête ? Oui, tu les rejoindras ; sinon, tu te suicideras, à bout de forces.

— Il y a en moi une force qui résiste à tout ! déclara Ivan avec un froid sourire.

— Laquelle ?

— Celle des Karamazov… la force qu’ils empruntent à leur bassesse.

— Et qui consiste, n’est-ce pas, à se plonger dans la corruption, à pervertir son âme ?

— Cela se pourrait aussi… Peut-être y échapperai-je jusqu’à trente ans, et puis…

— Comment pourras-tu y échapper ? C’est impossible, avec tes idées.

— De nouveau en Karamazov !

— C’est-à-dire que « tout est permis » n’est-ce pas ? »

Ivan fronça le sourcil et pâlit étrangement.

« Ah, tu as saisi au vol ce mot, hier, qui a tant offensé Mioussov… et que Dmitri a répété si naïvement. Soit, « tout est permis » du moment qu’on l’a dit. Je ne me rétracte pas. D’ailleurs, Mitia a assez bien formulé la chose. »

Aliocha le considérait en silence.

« À la veille de partir, frère, je pensais n’avoir que toi au monde ; mais je vois maintenant, mon cher ermite, que, même dans ton cœur, il n’y a plus de place pour moi. Comme je ne renierai pas cette formule que « tout est permis » , alors c’est toi qui me renieras, n’est-ce pas ? »

Aliocha vint à lui et le baisa doucement sur les lèvres.

« C’est un plagiat ! s’écria Ivan, soudain exalté, tu as emprunté cela à mon poème. Je te remercie pourtant. Il est temps de partir, Aliocha, pour toi comme pour moi. »

Ils sortirent. Sur le perron, ils s’arrêtèrent.

« Écoute, Aliocha, prononça Ivan d’un ton ferme, si je puis encore aimer les pousses printanières, ce sera grâce à ton souvenir. Il me suffira de savoir que tu es ici, quelque part, pour reprendre goût à la vie. Es-tu content ? Si tu veux, prends ceci pour une déclaration d’amour. À présent, allons chacun de notre côté. En voilà assez, tu m’entends. C’est-à-dire que si je ne partais pas demain (ce n’est guère probable) et que nous nous rencontrions de nouveau, plus un mot sur ces questions. Je te le demande formellement. Et quant à Dmitri, je te prie aussi de ne plus jamais me parler de lui. Le sujet est épuisé, n’est-ce pas ? En échange, je te promets, vers trente ans, lorsque je voudrai « jeter ma coupe » , de revenir causer encore avec toi, où que tu sois, et fussé-je en Amérique. Cela m’intéressera beaucoup alors de voir ce que tu seras devenu. Voilà une promesse solennelle : nous nous disons adieu pour dix ans, peut-être. Va retrouver ton Pater seraphicus, il se meurt ; s’il succombait en ton absence, tu m’en voudrais de t’avoir retenu. Adieu ; embrasse-moi encore une fois ; et maintenant, va-t’en… »

La fin du chapitre du grand inquisiteur des Frères Karamazov, de Dostoievski

Jour_de_neige__Isabelle_Defroimont_

(Jour de neige, d'Isabelle Defroidmont sur Zyeuter)

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15 octobre 2009

Williams

Blanche:

J'ai vécu dans une maison, où de vieilles femmes mourantes se souvenaient de leurs maris disparus... marmonnaient contre leurs hommes disparus.

La mexicaine:

Flores... Flores para los mortuos...

Blanche:

Flétri... décrépit... et des regrets... des récriminations... si tu avais fait ça, je n'aurais pas eu ça...

La mexicaine:

Coronas para los mortuos... Coronas...

Blanche:

Les héritages... tout... et tout le reste... des oreillers tachés de sang... des culottes... "Il faut lui changer son linge"... Oui, maman!... Est-ce qu'on ne pourrait pas payer une négresse pour le faire?... Non, on ne pouvait pas, bien sûr... Il ne restait rien, sauf...

La mexicaine:

Flores...

Blanche:

La mort... J'étais assise là... et elle était près de moi... aussi près de vous. On n'osait même pas nier sa présence.

La mexicaine:

Flores para los mortuos... Flores...

Blanche:

La mort... l'antidote c'est le désir... et vous vous demandez pourquoi? Comment pouvez-vous vous demander pourquoi? Il y avait un campement de jeunes recrues près de Belle Rêve, avant que nous ayons perdu Belle Rêve. Le samedi soir, ils allaient en ville, ils se soûlaient... En revenant ils titubaient dans la prairie... Ils m'appelaient... Blanche... Blanche...

Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams

T2

(film de Elia Kazan, 1951, Vivien Leigh et Marlon Brando)

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13 octobre 2009

Brontë

"Montrez-lui ce qu'est Heathcliff: un être resté sauvage, sans raffinement, sans culture; un désert aride d'ajoncs et de basalte. J'aimerais autant mettre le petit canari que voilà dans ce parc un jour d'hiver que de vous conseiller de lui confier votre coeur! C'est une déplorable ignorance de son caractère, mon enfant, et rien d'autre, qui vous a fait entrer ce rêve dans la tête. Je vous en prie, ne vous imaginez pas qu'il cache des trésors de bienveillance et d'affection sous un extérieur sombre. Ce n'est pas un diamant brut... une huître contenant une perle: c'est un homme féroce, impitoyable, un loup."

Les Hauts de Hurle-Vent, de Emily Brontë

Les_Hauts_1

(le film de William Wyler, 1939, avec Laurence Olivier et Merle Oberon)

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02 octobre 2009

Laclos

"On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.

Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.

Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.

Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.

Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.

Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.

Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.

Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute."

dans la lettre 141 des Liaisons dangereuses

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25 septembre 2009

Goethe

"Les dieux, les infinis, donnent tout

A ceux qu'ils aiment, entièrement,

Toutes les joies, les infinies,

Toutes les peines, les infinies, entièrement."

dans une lettre de Goethe

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24 septembre 2009

Woolf

"Il n'y a pas de Dieu. Nous sommes les mots, nous sommes la musique. Nous sommes la chose même."

Virginia Woolf

Monseigneur_le_cygne__Didier_Pouillot_

(Monseigneur le cygne, de Didier Pouillot sur Zyeuter)

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17 septembre 2009

Fitzgerald

"Sa voix était devenue sourde, comme étouffée dans sa poitrine et, lorsqu'elle s'approcha de lui, sa blouse, étroitement serrée, sembla se fermer sur son coeur. Il sentit ses lèvres, la fraîcheur de ses lèvres, le soupir d'abandon de ce corps qu'il serrait dans ses bras, qu'il serrait de plus en plus fort, tant il fléchissait. Ils n'avaient plus rien, désormais, plus aucune intention, plus aucune volonté. C'était comme si, sans le savoir, Dick avait provoqué la fusion soudaine de deux atomes, qui venaient enfin de se joindre et qui étaient inséparables. On pouvait essayer de les dissocier, de les arracher l'un à l'autre. Jamais plus ils n'iraient reprendre leur place dans la hiérarchie des atomes. Tout en la soutenant, tout en la respirant, tandis qu'elle se serrait et se dépliait contre lui, de plus en plus étroitement, et qu'elle s'étonnait de découvrir ses propres lèvres, si neuves pour elle, si gonflées, si noyées d'amour, et qu'elle se sentait peu à peu triomphante, peu à peu apaisée, il s'émerveillait de n'être plus rien, de n'être qu'un reflet dans l'eau de son regard.

- Oh! Seigneur...

Il pouvait à peine parler."

Tendre est la nuit, de Fitzgerald

Dans_la_lune__Christiane_

(Dans la lune, de Christiane sur Zyeuter)

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21 août 2009

Chesterton

"Il s'était tourné de telle sorte que tout à coup il vit le grand visage de Dimanche qui souriait étrangemennt.

- Avez-vous jamais souffert? s'écria Syme d'une voix épouvantable.

Le grand visage prit soudain des proportions effrayantes, infiniment plus effrayantes que celles du colossal masque de Memmon qui terrorisait Syme, au Musée, qui le faisait pleurer et crier quand Syme était enfant. Le visage s'étendit de plus en plus jusqu'à remplir le ciel. Puis toutes choses s'anéantirent dans la nuit.

Mais, Syme crut entendre, du profond des ténèbres, avant que sa conscience s'y fût abolie tout à fait, une voix lointaine s'élever, qui murmurait cette vieille parole, cet antique lieu commun qu'il avait entendu quelque part:

- Pouvez-vous boire à la coupe où je bois?"

Le nommé Jeudi, de Chesterton

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Faulkner

"je me suis mis à pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j'ouvris mon couteau

te rappelles-tu le jour de la mort de grand-mère quand tu t'étais assise dans l'eau avec ta culotte

oui

je tenais la pointe du couteau contre sa gorge

ce sera l'affaire d'une seconde rien qu'une seconde et puis je me le ferai ensuite

bon pourras-tu te le faire tout seul

oui la lame est assez longue Benjy est couché maintenant

oui

ce sera l'affaire d'une seconde je tâcherai de ne pas te faire mal

bon

fermeras-tu les yeux

non parce qu'il faudrait que tu enfonces plus fort

touche-le avec ta main

mais elle ne bougea pas elle avait les yeux grands ouverts et par-delà ma tête elle regardait le ciel

Caddy tu te rappelles comme Dilsey s'est fâchée à cause de ta culotte qui était pleine de boue

ne pleure pas

je ne pleure pas Caddy

pousse-le vas-tu le faire

tu le veux

oui pousse

touche-le avec ta main

ne pleure pas mon pauvre Quentin"

dans le monologue de Quentin Compson, Le bruit et la fureur de Faulkner

Bretagne__Zepasloupeda_

(Bretagne, de Zapasloupeda sur Zyeuter)

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11 août 2009

Shakespeare

"Prince:

A glooming peace this morning with it brings.

The sun for sorrow will not show his head.

Go hence, to have more talk of these sad things.

Some shall be pardoned, and some punished;

For never was a story of more woe

Than this of Juliet and her Romeo."

dernières répliques de Romeo et Juliette de Shakespeare

Les_amants__Pascal_Renoux_

(Les amants, de Pascal Leroux sur Zyeuter)

Sombre est la paix qu'apporte cette matinée

Le soleil est en deuil et nous cache son front

Nous allons réfléchir à ces malheurs: partons!

Certains seront punis, et d'autres pardonnés

Car jamais il ne fut histoire de plus de maux

Que celle de Juliette et de son Roméo

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Buzzati

"Bouhouhou! mugit la voix suppliante du K. Quel long chemin j'ai dû parcourir pour te trouver! Moi aussi je suis recru de fatigue... Ce que tu as pu me faire nager! Et toi qui fuyais, fuyais... dire que tu n'as jamais rien compris!

- Compris quoi? fit Stefano piqué.

- Compris que je ne te pourchassais pas pour te dévorer comme tu le pensais. Le roi des mers m'avais seulement chargé de te remettre ceci."

Et le squale tira la langue, présentant au vieux marin une petite sphère phosphorescente.

Stefano la prit entre ses doigts et l'examina. C'était une perle d'une taille phénoménale. Et il reconnut alors la fameuse Perle de la Mer qui donne à celui qui la possède fortune, puissance, amour et paix de l'âme. Mais il était trop tard désormais.

"Hélas! dit-il en hochant tristement la tête. Quelle pitié! J'ai seulement réussi à gâcher mon existence et la tienne...

- Adieu, mon pauvre homme" répondit le K.

Et il plongea à jamais dans les eaux noires.

Deux mois plus tard, poussée par le ressac, une petite chaloupe s'échoua sur un éceuil abrupt.

Elle fut aperçue par quelques pêcheurs qui, intrigués, s'en approchèrent. Dans la barque, un squelette blanchi était assis: entre ses phalanges minces il serrait un petit galet arrondi."

la première nouvelle du K, de Dino Buzzati

Requin

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Anouilh

" Médée:

Si nous ne veillons que des choses mortes, pourquoi avons-nous si mal, tous les deux, Jason?

Jason:

Parce que toutes les choses sont dures à naître dans ce monde et dures à mourir aussi.

Médée:

Tu as souffert?

Jason:

Oui.

Médée:

En faisant ce que je faisais, je n'étais pas plus heureuse que toi.

Jason:

Je le sais.

Médée, demande sourdement:

Pourquoi es-tu resté si longtemps?

Jason, a un geste:

Je t'ai aimé, Médée. J'ai aimé notre vie forcenée. J'ai aimé le crime et l'aventure avec toi. Et nos étreintes, nos sales luttes de chiffonniers, et cette entente de complices que nous retrouvions le soir, sur la paillasse, dans un coin de notre roulotte, après nos coups. J'ai aimé ton monde noir, ton audace, ta révolte, ta connivence avec l'horreur et la mort, ta rage de tout détruire. J'ai cru avec toi qu'il fallait toujours prendre et se battre et que tout était permis.

Médée:

Et tu ne le crois plus ce soir?

Jason:

Non. Je veux accepter maintenant."

Médée de Anouilh

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(Médée, par Victor Mottez)

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09 août 2009

Tomasi Di Lampedusa

"La journée avait été mauvaise; il s'en rendait compte maintenant non seulement par une pression au plexus, les étoiles aussi le lui disaient: au lieu de les voir se disposer dans leurs dessins habituels, chaque fois qu'il levait les yeux il percevait là-haut un diagramme unique: deux étoiles en haut, les yeux; une au-dessous, la pointe du menton; le shéma moqueur d'un visage triangulaire que son âme projetait dans les contellations quand elle était boulversée. Le frac de don Calogero, les amours de Concetta, l'engouement évident de Tancredi, sa propre pusillanimité, jusqu'à la beauté menaçante de cet Angelica. De mauvaises choses, des petites pierres qui courent et précèdent l'éboulement. Et ce Tancredi! Il avait raison, d'accord, et même il l'aiderait; mais on ne pouvait nier qu'il était un tantinet ignoble. Et lui-même était comme Tancredi."

Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, dans Le Guépard

guepard_visconti_2_1_

(le film de Visconti avec Delon et Cardinale)

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08 juillet 2009

Rushdie

"La fièvre s'était emparée de lui et sa blessure le faisait cruellement souffrir. Il s'était mis à trembler. La fin n'allait plus tarder. Il allait avoir du mal à rester à cheval très longtemps.

Elle se tut. "Je t'aime", dit-elle. Meurs pour moi.

"Moi aussi, je t'aime" répondit-il. Je meurs déjà, mais je vais mourir pour toi.

"Je t'ai aimé comme aucun homme auparavant", dit-elle. Meurs pour moi.

"Tu as été l'amour de ma vie", répondit-il. Ma vie est presque finie, mais ce qu'il en reste, je te l'offre.

"Laisse-moi rester, dit-elle. Abandonne-moi. Cela résoudrait tout." Une fois de plus, dans sa voix, cette surprise devant ce qu'elle se permettait de dire, de proposer, d'éprouver.

"Il est trop tard pour cela", dit-il."

Salman Rushdie, dans L'Enchanteresse de Florence

Florence__Pietje_

(Florence, de Pietje sur Zyeuter)

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Rushdie

"Il était saisi d'une fureur meurtrière. Les gens tombaient sous les sabots de son cheval et étaient piétinés à mort. La foule était tétanisée par la colère et la terreur et, dans un premier temps, elle commença à battre en retraite pour échapper à la folie du géant albinos sur son cheval. Et puis il se produisit quelque chose d'étrange; le genre d'instant qui décide du sort des nations, car lorsqu'une foule parvient à se débarasser de la peur de l'armée, le monde change. Tout à coup, cette foule cessa de reculer et aussitôt, Clotho, dressé sur son cheval, l'épée brandie prête à frapper, comprit que c'en était fait de lui."

Salman Rushdie, dans L'Enchanteresse de Florence.

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